Veux-tu passer de l'autre côté du miroir? Avec mes deux psychopompes, je veille sur la Source de Vie. Les devas du lieu m'inspirent des diatribes acérées contre les forces brutes de l'Âge de Fer.
L'histoire de cette source est transmise oralement, car je n'ai trouvé aucun document écrit à son sujet. Pourtant, il existe une association qui a édité un livre sur l'histoire du village, en 1998. Village qui existe depuis au moins le XIIème siècle, mais dont le lieu est sans doute préhistorique. Car l'origine de son nom vient du "pré-indo-européen apporté par nos lointains ancêtres venus du Proche-Orient aux temps préhistoriques" et qui signifie "dur" (comme de la pierre).
Voici ce qu'il dit sur la source, qu'il appelle "font". Celle-ci a plusieurs noms, le gourg du Dragas (gouffre du dragon) ou Lou Dragas. Mais il ne mentionne pas son autre nom "les fesses de madame".
"Le Dragas est une source vauclusienne donnant naissance à un petit affluent qui se jette dans la rivière, long de deux cents mètres, au cours très pittoresque sous de grands arbres.
Une légende venue de la nuit des temps raconte que le Dragas est l'antre d'un énorme dragon qui sort la nuit pour enlever et dévorer les petits enfants désobéissants.
Le Dragas est situé au centre d'un domaine d'une dizaine d'hectares acheté par la commune en 1954. Pendant près d'un demi-siècle, le site a été laissé pratiquement à l'abandon à l'exception d'un espace aménagé pour quelques équipements sportifs dont le stade inauguré en novembre 1968.
Depuis quelques années la municipalité a entrepris la réhabilitation et l'aménagement de l'ensemble du domaine qui devient progressivement un parc de détente, de calme et de fraîcheur à quelques centaines de mètres seulement de l'agitation et du tumulte de la vie de ce temps."
Voilà tout ce qui est dit sur la source. C'est bien peu.
Cette source est à 300 mètres de chez moi, je m'y rends donc très souvent (plusieurs fois par jour dès le printemps, puisque je m'y baigne). J'ai donc eu l'occasion de rencontrer des personnes qui m'ont raconté son histoire, dont je connais deux versions.
La première, succinte, c'est que cette source était considérée comme magique au Moyen Âge car elle était réputée guérir la lèpre. Les lépreux s'y rendaient donc pour s'y baigner en espérant guérir. Les lépreux se réunissaient régulièrement autour de cette source.
La deuxième version m'a été raconté par un "érudit", du moins il avait tout du "professeur de fac", ou de l'idée que je m'en fais.
Or donc, ce docte monsieur me raconta qu'au Moyen Âge cette source était utilisée pour diagnostiquer la lèpre. Quand on soupçonnait une personne d'être atteinte de cette maladie, on la saignait, puis on mettait son sang dans un récipient qu'on enveloppait de plusieurs linges. Ensuite on allait déposer le tout au fond de la source. Quelques semaines plus tard, on sortait le récipient et on l'ouvrait. Suivant l'état du sang, on diagnostiquait si la personne était ou non porteuse de la lèpre.
Voilà, c'est tout ce que je sais officiellement et officieusement de cette source.
Ce que je peux raconter encore, ce sont les histoires que j'ai vécues depuis 15 ans que je la fréquente assidûment.
On peut classer en trois catégories les réactions des personnes devant cette source :
1. Les indifférents : ceux qui habitent dans le village et n'y ont jamais mis les pieds. Certains ne savent même pas qu'elle existe, mais il n'y a qu'un panneau qui indique son existence... Le journal du coin en parle tous les 10 ans (trois ou quatre lignes pour dire que c'est un endroit agréable pour se promener).
2. Les craintifs : ils ont parfois des réactions qui m'étonnent. Une dame, entre autres, qui me déteste ouvertement depuis qu'elle m'a vue m'y baigner. Quand nous nous sommes croisées, elle m'a dit que c'était "mauvais", "dangereux", qu'il ne fallait pas aller dans ce "trou". Et quand je lui ai demandé pourquoi, elle n'a su que répéter "mauvais, dangereux, il ne faut pas s'y baigner". Depuis, elle me lance des regards mauvais à chaque fois que je la croise, sans compter que tout est prétexte pour me balancer des injures à la figure. Je l'évite. Je sais qu'elle raconte des horreurs sur moi et sur mes chiens.
Le nombre de personnes qui m'ont dit que c'était dangereux est incalculable, que j'allais être emportée par le tourbillon, qu'il y avait déjà eu des morts (une vache, un chien, une dame...). Le jour où un petit garçon, en me voyant nager dans la source, s'est écrié : "c'est la dame qui s'est noyée", j'étais mdr. Je suis sortie de l'eau et je lui ai dis que j'étais pas noyée en rigolant, il m'a regardé et il a dit, "si, si, c'est la dame noyée". Il avait des yeux comme des soucoupes.
Il y a aussi cette jeune mère de famille accompagnée de ses deux jeunes enfants, qui me voyant dans l'eau, se mit en maillot de bain et plongea dans l'eau (j'étais assez surprise, car la plupart des gens y mettent la main et s'écrient "mais elle est glacée !". Et ne vont pas plus loin). Elle se mit à nager à toute vitesse en serrant les dents. J'étais assise tout au fond (il y a un endroit où on peut s'asseoir), et je la regardais un peu stupéfaite. Je suis sortie de l'eau, et j'ai continué à l'observer. Comme j'avais laissé la place, elle se précipita et s'assit à l'endroit que je venais de quitter. J'étais encore plus stupéfaite, car la plupart des gens manifestent une peur bleue devant ce qu'il appelle "la grotte". Elle regarda autour d'elle, et à peine une minute après, tout d'un coup, je la vis sursauter, son visage prit une expression de trouille intense. Elle se rejeta à l'eau, en sortit à toute vitesse, se mit à hurler à ses gosses qui jouaient sur la rive, "vite, vite, on s'en va, on va à la piscine". Je ne les ais plus jamais revus.
3. Les admiratifs. Il faut le dire, les moins nombreux. Ils viennent généralement accompagnés "d'invités" et ils vendent l'article. S'ils me surprennent dans l'eau, ils sont aussi pleins d'admiration pour moi "comme vous êtes courageuse". Là, ça me fait rire. Je ne suis pas courageuse. J'essaye de leur expliquer que ce n'est pas du courage. Que pour moi, c'est que du plaisir. Que le courage serait de ne pas me baigner. Mais généralement, notre conversation se termine par "oh, comme vous êtes courageuse !"
Il y a aussi les réactions des enfants qui sont très amusantes. Souvent je m'amuse à plonger tout au fond pour ramasser quelques jolis cailloux (je crois qu'ils portent bonheur !), et un jour en ressortant, il y avait une classe entière avec leur institutrice et ils m'ont applaudie ! C'est la première et la dernière fois que j'ai été applaudie ! Ca m'a fait tout drôle (pas désagréable, d'ailleurs, même si j'avais pas vraiment le sentiment de l'avoir mérité).
Il y a encore d'autres histoires, mais cela va faire long, et il est 14h, il faut que je bosse !